Intervention de Bi’Cause à Reims le 24 octobre 2000

Intervention de Bi’Cause à Reims – le 24 octobre 2000

L’association Reims Liberté Gaie a invité des membres de Bi’Cause à venir discuter de la bisexualité, sur les bases de questions fournies à l’avance par RLG. Par Frédéric.

 

Le 24 octobre 2000, dans la salle municipale Saint Thierry à Reims, la toute nouvelle association gaie rémoise RLG (Reims Liberté Gaie) recevait trois représentants de l’association Bi’Cause pour une conférence sur la bisexualité.

Vingt-huit personnes étaient présentes (parmi lesquelles deux hommes qui se sont déclarés bisexuels) ; une psychologue a présenté le concept psychanalytique freudien de la bisexualité (principe d’une personnalité masculine et féminine présente en chacun de nous), la bisexualité biologique du fœtus à la fois mâle et femelle, la bisexualité sociale liée à la pratique sexuelle avec des partenaires des deux sexes.

 

Questions posées par le RLG :

RLG : A partir de quand se découvre-t-on bi ?

A partir de quand se découvre-t-on homo ? la réponse est peut-être la même pour les bis que pour les homos, et de toute façon, elle est liée au développement psychique de l’individu et aussi de ses rencontres personnelles.
Si certaines personnes ont pris conscience très tôt de leur double-attirance, avec un passage à l’acte rapide dès l’enfance ou l’adolescence, d’autres se sont mariées pour faire comme tout le monde et ont refoulé longtemps leur homosexualité pour la réaliser après un événement majeur tel qu’une séparation, un divorce, une psychothérapie ou encore à d’autres occasions.
Il n’est pas rare à Bi’Cause de rencontrer des gens qui se disent être bis sans être jamais passés à l’acte.
Par ailleurs, d’autres auront dans certaines circonstances des expériences, ou des sentiments pour une personne de leur sexe sans y mettre une étiquette homo ou bi.
Il y a une différence fondamentale entre avoir des pratiques bisexuelles et se définir comme bisexuel au niveau de son identité.

RLG : Comment se détermine-t-on bi ?

Beaucoup de bis sont confrontés à la question: suis-je vraiment bi ? ne suis-je pas plus homo, ou plus hétéro ? et leur entourage se charge bien de leur poser la question. La réponse n’est jamais vraiment simple.
On peut avoir une vie établie avec un ou une partenaire et rechercher parallèlement des amours passagères avec quelqu’un de l’autre sexe que son/sa partenaire.
On peut aussi avoir en alternance un mode de vie hétéro ou homo selon l’élu/e du moment, et son désir d’une relation de couple exclusive.
Entre l’hétéro (H ou F) qui vit en couple, ou en relation privilégiée avec un partenaire de sexe opposé, mais qui apprécie des extras avec un partenaire de son sexe, et l’homo (H ou F) qui vit en couple, mais qui a déjà vécu en couple hétéro et qui envisage que cela peut se reproduire éventuellement, il y a autant de réponses que d’individus.
Ou encore celui qui a de multiples relations, homos ou hétéros selon les circonstances.
Il y a aussi des gens qui n’envisagent des relations bis qu’en situation de triolisme, avec la présence simultanée d’un homme et d’une femme, mais qui n’envisagent pas de relations en tête à tête avec quelqu’un de leur propre sexe.
Toutefois, ce qui semble déterminant dans son identifiant bisexuel est peut-être le fait d’avoir eu, à un moment ou à un autre de sa vie des sentiments amoureux pour une personne de l’autre sexe et à un autre moment pour une personne de son sexe.

RLG : L’annonce-t-on comme un homo fait son coming-out?

Le RLG a un excellent article sur la question du coming-out sur son site internet.
Pour un bisexuel, la question se pose, à la fois de la même manière que pour un homo, et en même temps d’une manière un peu différente.
Il est clair qu’il faut déjà en avoir fait sa chose ; y reconnaître son identité propre. On commence peut-être par en parler à un/e ami/e, pour tester la réaction de l’autre, et selon les cas de figures, à un thérapeute ou à un prêtre.
Ensuite on apprend à mieux en parler, à s’adapter à la personne qui vous écoute. Ce n’est jamais simple, mais toujours riche.
On peut aussi rigoler ; ça passe souvent mieux. En parler à l’occasion d’un film, d’un événement.
Ou se réfugier derrière le «De toute façon, on est tous plus ou moins bisexuels».
L’événement «PACS» est aussi une bonne occasion d’entrer dans le sujet.

RLG : L’homosexualité et l’hétérosexualité, comment se passe sa bisexualité au quotidien ? avec ses parents ? ses proches ? Comment se passe le quotidien avec sa, son ou ses partenaires ?

Il y a probablement autant de réponses qu’il y a de cas personnels.
Les parents, les proches préféreront peut-être ne pas savoir ou vous considéreront comme des originaux.
En ce qui concerne le ou la partenaire, les réactions sont diverses et complexes: certain/e/s partenaires hétéros ne voient pas dans l’homosexualité de l’autre un danger ou une concurrence puisqu’elle concerne avec une personne de l’autre sexe. Certain/e/s ses sentent frustré/e/s de ne pas pouvoir «tout» apporter à leur partenaire puisque personne n’a les deux sexes à la fois.
La question qui se pose toujours c’est: peut-on être fidèle dans la bisexualité? Le couple «ouvert» est-il viable (et supportable) à long terme? N’y a-t-il pas un des deux qui s’adapte aux besoins de l’autre?
Le quotidien, c’est aussi la vie professionnelle, les enfants, les courses et le ménage, les angoisses, les peines et les mauvaises humeurs, des tas de choses qui ne font pas rêver et qu’il faut bien assurer; je ne sais pas si les bis réussissent mieux que les autres.

RLG : Comment les bis voient-ils leur avenir ? (union libre ? mariage ?)

Ceux qui découvrent leur homosexualité alors qu’ils sont déjà engagés dans le mariage éprouvent effectivement pas mal de difficultés.
Trouver un ou une partenaire qui accepte de partager sa vie avec quelqu’un qui cherchera tôt ou tard des relations extérieures au couple n’est pas chose simple. Cela existe ; Bi’Cause a permis certaines rencontres de couples bi+bi.
Le mariage, pour certains reste une réalité. Maintenant beaucoup de liaisons nouvelles hommes/femmes se font avec le PACS. Les statistiques ne vont pas jusqu’à savoir si ces gens sont hétéros ou bis. Et le concubinage reste aussi un choix possible de même que le célibat avec ou sans partenaire(s) régulier(s).
Au-delà de l’union de deux êtres, il y a les enfants. Comment s’assurer que chacun respectera la parentalité de l’autre s’il y a conflit et séparation?

RLG : Comment cela se passe-t-il dans le travail ?

Il est plus facile d’être bi quand on est coiffeur ou antiquaire que fonctionnaire au ministère de l’Intérieur. On peut aborder la  question avec certain/e/s collègues, mais attention aux dérapages lorsqu’il y a situation de concurrence.

RLG : Les bis ont-ils l’impression qu’il y a une biphobie ?

La première biphobie se trouve intériorisée chez les bisexuels ; et il y a beaucoup de chemin à faire. Il y a tellement de différences, voire de divergences entre les bis qu’une définition des intérêts communs est encore loin d’émerger. La crainte notamment d’être pris pour de joyeux partouzards fait prendre chez certain/e/s des comportements de raideurs morales surprenantes.
Les lesbiennes tolèrent mal les femmes bisexuelles, qu’elles regardent comme des traîtresses à la cause des femmes. Les gais sont plus tolérants à l’égard des bis mais ne comprennent peut-être pas bien pourquoi «ils» ne choisissent pas.
Les bis sont souvent considérés comme ceux qui ne sont pas capables de choisir, de se fixer dans une relation unique et stable.
Socialement, la femme bi est mieux acceptée par le milieu «macho» car ses pratiques renforcent les fantasmes masculins. Il est fréquent de voir des pratiques de femmes bis dans des films pornos, alors que des images de pratiques bis pour les hommes y sont très rares.

On demande souvent aux bis de se définir et de justifier leur bisexualité; par exemple en leur posant des questions sur leurs pratiques, une sorte de comptabilité. Les bis souhaitent avoir un «droit à l’autobiographie historique»: avoir été bisexuel suffit à se reconnaître comme tel sans avoir à le justifier par des pratiques régulières, notamment pour ceux ou celles qui choisissent de vivre en accord avec la fidélité choisie dans le couple.

RLG : Est-ce que les bis se réservent des droits spécifiques?

Il est beaucoup trop tôt pour le dire ; les bis n’ont pas encore une conscience collective de leur bi-identité et de leurs bi-besoins en tant que groupe social. Personne ne leur conteste un droit à la bisexualité puisque la sexualité fait partie de leurs pratiques intimes. Mais leurs besoins se limitent-ils à un simple besoin de sexe ?
Quelle serait la remise en cause au niveau social s’il y avait une conscience politique des besoins réels des bis ? difficile de dire actuellement.
Peut-être que l’une des demandes des bis serait de ne pas être obligé de choisir.
Les bisexuels n’ont actuellement dans la société qu’un choix schizophrène, basé sur la dissimulation et le mensonge ; d’un côté le monde ordinaire, normalisé hétérosexuel, de l’autre un monde marginal de gays et de lesbiennes vivant en micro-sociétés. Les bisexuels ont besoin d’une société où les deux mondes se mélangent, se reconnaissent et s’estiment mutuellement; ils sont, par existence même, de toutes les causes sociales, féminisme, lutte contre l’homophobie et contre toute forme de discrimination.

Les bisexuels peuvent réclamer un droit au choix identitaire bisexuel, sans avoir à se justifier, un droit à la reconnaissance et à l’acceptation de la différence et de la spécificité.

RLG : La question que n’a pas posée RLG : Y’a-t-il une bi-sensibilité ?

Il ne faut pas limiter les bisexuels à une ou des pratiques sexuelles.
Les personnes qui se reconnaissent bi ont une forme particulière de sensibilité qui fait qu’elles de se sentent pas forcément tout à fait comme les autres; souvent considérées comme l’homo parmi les hétéros, elles sont aussi considérées comme des hétéros au sein des homos : c’est d’ailleurs sur cette forme de biphobie existant dans le milieu des lesbiennes que s’est créée Bi’Cause.
En fait, l’homme bi se sent à la fois complètement homme et en même temps éprouve une profonde sympathie pour sa partie «femme» qu’il recherche et apprécie, alors que l’hétéro classique fuit tout ce qui ne lui paraît pas «viril». Il accepte plus facilement de partager les tâches dites féminines dans la vie courante; comme l’homo, il est facilement apprécié de certaines femmes. Néanmoins, l’homme bi peut faire peur car il est insaisissable et imprévisible.
Il me semble que la femme bi s’affirme mieux socialement et professionnellement, elle se présente aux hommes comme un interlocuteur direct et efficace, et qu’elle est très soucieuse de parité.
Ce qui me semble aussi important est que l’homme bi est capable d’aimer les hommes, et par ce fait ne recherche pas la guerre et la domination de l’autre mais plutôt le droit à la différence.
Les bis sont peut-être un excellent lien entre le monde des hétéros et celui des homos qui ont souvent tendance à s’ignorer et à se mal comprendre.