Jann Halexander parle d’Anne Sylvestre

Anne Sylvestre performs live. 1986. Photo : Simon Dubois/Fastimage
Anne Sylvestre performs live. 1986. Photo : Simon Dubois/Fastimage

Anne Sylvestre est partie et mon cœur a froid. C’était un matin du 1er décembre. J’avais vu circuler sur les réseaux sociaux des «Adieu Anne Sylvestre». C’est quoi cette histoire, j’ai pensé. Encore une fake new, le mot à la mode. Puis ma sœur m’a appelé et alors j’ai su. J’ai décroché : «Je tenais à te prévenir, comme je sais à quel point tu l’aimais, plutôt que de l’apprendre comme ça par une chaîne d’info : Anne Sylvestre est décédée». Il est des nouvelles qui sont comme des enclumes sur la tête. J’avais plein de choses à faire, je ne m’ennuie jamais et là…je ne savais même plus quoi, comment, qui, où, j’étais hagard à tourner en rond dans le petit salon, perdu, fébrile. Et puis les messages par texto, facebook, whatsapp, mail de gens qui m’adressaient leurs condoléances sont arrivés. J’en parlais tellement, d’elle, je la chantais, ce n’était pas un secret. Alors au début je répondais: «ce n’est pas à moi mais à sa famille qu’il faut les souhaiter, tenez, voilà comment la joindre». Puis j’ai laissé tomber. Je n’étais pas le seul dans ce cas, loin delà. La chanteuse Pascale Locquin me racontait la même chose : «Jann, mes amis connaissent mon affection pour elle». Pas une répétition avec le pianiste Bertrand Ferrier ne se passait sans qu’à un moment ou un autre, il cite Anne Sylvestre. Une partie de la société est en train de réaliser à quel point la chanteuse a compté dans la vie de millions de gens un peu partout dans le monde, voilà la vérité.

Partir à 86 ans, cela ne devrait pas surprendre. Oui mais voilà. Sylvestre le roc, Sylvestre la flamme, Sylvestre la force mentale, Sylvestre «Allez, on avance, ton arme à toi c’est l’espérance», Sylvestre number one, mais Sylvestre morte ? Jamais. À la vérité, je ne le concevais pas, ce qui témoigne à bientôt 40 ans d’une désespérante naïveté sans doute. Pourtant j’ai perdu un ami cet été, ce bel été. J’avais prévu avec des proches d’aller voir Anne sur scène à la Cigale en janvier 2021. Pour moi, il était évident qu’elle chanterait en 2021, 2022, 2023, 2024 etc. Je me disais «ah la la les70 ans de carrière d’Anne Sylvestre seront fabuleux». Et des fois je rêvassais sur les 100 ans pour ennuyer une partie du show-biz (dont elle faisait partie, malgré tout, parce que le show-biz c’est vaste) un show-biz qui l’aimait de loin (euphémisme). Je dis parfois Anne, il ne faut pas y voir là une vulgaire familiarité. Nous nous sommes croisés à ses concerts ou ceux des autres. Elle savait qui j’étais et quand je venais vers elle, je lui disais «Je suis le mouton noir et frisé», elle souriait alors avec ce rappel de sa chanson «Si ce n’est toi c’est donc ton frère». Je lui disais que je n’aimais pas spécialement «Les gens qui doutent», ce qui était loin de l’offusquer car si elle ne reniait pas cette chanson, elle était un peu lasse que cette chanson éclipse les autres.

Je n’ai pas été bercé aux fabulettes. Ni dans mon enfance canadienne, ni dans mon enfance gabonaise. J’ai découvert Anne Sylvestre directement par son répertoire adulte grâce au journaliste Bernard Hennebert un hiver de l’année 2005, quand je venais à peine de sortir mon premier album. Le nom me disait vaguement quelque chose. Et avec la première chanson «Habillez-moi», ma première réaction fut de la stupéfaction devant tant de beauté. Sa voix, une forme de sensualité, la fluidité des mots, des notes. Et comme tou·te·s ceux·celles qui ont découvert Anne Sylvestre, j’ai tout fait pour découvrir les chansons les plus anciennes, achetant intégrale, projets rares, duos. Et chose formidable, via Anne Sylvestre, j’ai découvert Pauline Julien, Michèle Bernard, Catherine Ribeiro, Anna Prucnal, etc.

Souvent mon entourage me disait «Toi et ta Anne Sylvestre». Mais personne ne me demandait véritablement pourquoi je l’aimais. Sa force, son parcours, son refus des concessions, ce mélange de tendresse et de dureté, sa façon de poser des mots sur ce que nous ressentions, tout cela m’a été une aide précieuse pour avancer dans la vie. Avec elle, j’ai compris à quel point être artiste était noble, ce n’était pas simplement une question d’égo, de portefeuille. Être utile aux gens, leur faire du bien, ne pas les avilir : c’est noble. Voilà une des grandes leçons qu’elle nous aura données.

Dans un milieu chanson très masculin, hétéro et blanc (c’est un fait, pas une vue de l’esprit), elle a longtemps fait figure d’ovni. En tant que métis, bisexuel, cette singularité m’a interpellé fortement. Beaucoup de personnes LGBT se rendaient aux concerts d’Anne. Bien sûr, il y a l’irrésistible «Gay, Marions-Nous», mais on pourrait citer «Xavier» également. On n’est pas obligé d’être avec quelqu’un du sexe opposé. D’ailleurs on n’est pas obligé d’être en couple comme elle le chantait dans «l’Histoire de Jeanne-Marie». Et puis on n’est pas obligé d’être avec la même personne toute une vie. Mais bon il est plus prudent de dire à la personne avec qui on s’engage qui sont ceux, celles qu’on a connu·e·s avant, il est plus sûr de parler de ses impedimenta et puis hop l’affaire est réglée. En même temps, «L’amour, l’amour», c’est toujours de plus en plus lourd,hein ? Finalement, le célibat de Jeanne-Marie c’est sympa aussi. Un moment à la commission culture de l’association Bi’Cause, j’ai organisé une Bi’Causerie autour de la chanson, aux côtés de Nicolas Bacchus et Gilles Roucaute. Nous avions alors évoqué entre autres Anne Sylvestre, comme une évidence sur la question de l’ouverture aux autres. Humaniste n’était pas mot galvaudé pour te qualifier.

Cette ouverture, on la retrouvait aussi bien dans ses chansons pour adultes comme «Les dames de mon quartier», que les chansons pour enfant comme «Café au lait». Deux jours de suite je suis allé me recueillir devant ton domicile, y déposant une fleur parmi d’autres fleurs et des cierges. Je peine à réaliser.

Je n’ai pas l’intention d’être serein non plus, Anne. Je ne serai jamais serein, ce serait abdiquer. Je continuerai ma route d’artiste comme les collègues. Plus que jamais la chanson est un sport de combat. Je continuerai aussi de t’écouter, après tout c’était une boutade quand je chantais «Un bon chanteur est un chanteur mort».

Pardonne-moi de là où tu es, pour cette lettre impudique.

Tu n’es plus là, mon cœur a froid. Anne Sylvestre FOREVER.

Jann Halexander